Le CÉINR (Centre d'écoute et d'interprétation des nouvelles recherches du croire) est un organisme communautaire issu du CINR (Centre d'information sur les nouvelles religions). Créé en 1984 dans le but d’éveiller, de favoriser et d’engager une recherche sérieuse sur les nouveaux mouvements du croire en contexte de modernité, le CINR a été un centre d'importance au Québec, tant pour les recherches qui en ont émergés que pour l'écoute, l'attention et le dialogue que cet organisme a offert aux personnes qui vivaient une expérience sectaire.  Poursuivant l’observation, l’étude et l’analyse des nouvelles pratiques spirituelles, des sectes et des thérapies alternatives sous l'angle du croire et de l'écoute, le CINR est encore aujoud'hui le seul organisme québecois à offrir un service d'écoute aux personnes touchées par les nouvelles recherches du croire. 
En s’appuyant sur des recherches issues du domaine des sciences humaines et sociales, des sciences de la santé, de la psychanalyse, de la théologie et de la science des religions, l’approche du CINR visait à favoriser les capacités individuelles de penser et de créer, de choisir et d’inventer, en ouvrant un espace de parole, de dialogue et de liberté pour les personnes. Au fil des ans, la mission du CINR, ses objectifs et ses activités se sont modifiés en fonction des demandes, des besoins, des préoccupations de ses membres et du contexte culturel québécois. Nous ne reprendrons pas ici l’historique du CÉINR. Nous nous contenterons seulement de signaler que les liens étroits entre le CINR et les milieux de la recherche ont conduit, en 2004, à une entente de partenariat entre le CINR et le CERUM (Centre d’étude des religions de l’Université de Montréal). Cette entente veut favoriser des liens étroits de collaboration entre un organisme communautaire et un centre de recherche universitaire dans le but de mieux prendre en compte les défis, les enjeux et les questions soulevées par les nouveaux mouvements du croire en contexte de modernité.
 
Fort de cette entente, le CINR devenu CÉINR demeure un organisme sans but lucratif indépendant, libre de toute appartenance religieuse, spirituelle, politique, mais dispose d’un environnement de recherche et d’action stimulant et rigoureux qui nous permet une approche novatrice à la fine pointe de la recherche tout en demeurant résolument tourné vers la pratique.
 
Perspective du CÉINR

En contexte québécois, le terme secte est mis à l’index. Censurée par les instances gouvernementales, la notion de secte est qualifiée de tabou (Lors du lancement d’un programme d’éthique et de culture religieuse au Québec, le ministère de l’éducation a censuré deux termes des manuels scolaires, suite à une consultation auprès de 18 experts universitaires  : sectes et athéisme. Les raisons évoquées pour justifier cette censure sont les connotations péjoratives de ces termes qui orientent un rapport d’exclusion).
Pourtant, si le terme secte est qualifié de tabou par des instances gouvernementales, cela ne veut pas dire qu’au Québec on ne parle pas des sectes. Au contraire! Un bref parcours des fils de presse, des recherches universitaires, de même que des échanges réguliers avec les intervenants du milieu de la santé, des services sociaux, des milieux communautaire et scolaire suffit à démontrer l’intérêt que suscite ce sujet hautement passionné et passionnant. Ceci considéré, quel est donc la part d’indicible dans sectaire qui permet de lier secte et tabou dans une même affirmation?

D'emblée, signalons qu’au Québec, le tabou sectaire ne s’exprime pas par un interdit prenant la forme d’une loi, comme en France, mais par une censure du langage. Cette censure consiste à remplacer un terme dit péjoratif, dans le cas présent le terme secte, par un autre, dans une volonté avouée de ne pas choquer, de ne pas porter de jugement de valeur. Cette volonté, fort légitime n’est pas sans conséquence.

Premièrement, parce qu’il est loin d’être certain que de bannir l’utilisation d’un terme oriente une perception et une approche fondamentalement différente du phénomène. Par exemple, est-il moins pénible d’être licencié que mis à la porte? Est-il moins souffrant de vivre une expérience de croyance extrême dans une nouvelle religion que dans un groupe sectaire?

Deuxièmement, parce qu’une fois le terme secte censuré, on assiste à une multiplication des termes émergeant autour de celui de secte : nouvelles religions, religions minoritaires, groupe dogmatique, mouvement, etc. Or, cette éclosion langagière, qui a l’intérêt de mettre en évidence différentes dimensions du même phénomène, entraîne aussi une confusion à plusieurs niveaux. Les sectes sont-elles des religions? Les religions sont-elles des sectes? Ces questions, hautement polémiques, orientent un effet de suspicion généralisé qui se répercute sur toutes les expériences qui continuent de se dire croyantes dans un univers laïc.
 
À ce sujet, le chroniqueur richard Martineau écrit à propos de la plainte des raëliens à l’ONU : « Vous me direz que c'est bien fait : après tout, les raëliens forment une secte, et les sectes sont dangereuses. Mais faisons-nous l'avocat du diable. Oui, la théorie mise de l'avant par l'ex-journaliste sportif Claude Vorilhon (à savoir que l'homme a été créé en laboratoire par des extraterrestres) est complètement farfelue. Mais qu'en est-il de l'islam, du bouddhisme, du judaïsme ou du catholicisme? La réincarnation fait-elle plus de sens? La résurrection de Jésus? L'Immaculée Conception? L'apparition de l'ange Gabriel à Mahomet? Tout ça a une base scientifique? Tout ça doit être pris au sérieux? Comme l'a déjà dit le philosophe Ernest Rhénan, qui s'est attiré la colère de l'Église catholique en osant dire que la Bible devait être soumise à un examen critique comme n'importe quel autre document historique : « Une religion, c'est une secte qui a réussi » (Richard Martineau. « À la défense du capitaine comos », Dans : Le Journal de Montréal, 3 juin 2008).
 
Suivant cette perception, tout ce qui relève du rapport au croire des personnes devient objet de moquerie, de suspicion ou, au mieux, suscite l’étonnement, voire un sentiment de compassion. Dans ce contexte, pour un ancien membre de groupe, pour une personne qui a vécu une extase religieuse, comme pour ceux et celles qui ont participé à une thérapie alternative, prendre le risque de parler de son expérience, c’est courir le risque de se faire qualifier de crédule, de névrosé, de fou, de malade, etc. Il faut dire que le récit qu’ils font de leurs parcours implique à la fois un espace laissé vacant dans nos cultures modernes, et une interrogation majeure pour nos sociétés : comment la croyance, dont l’ère de la raison permettait pourtant d’envisager la fin de règne, en est-elle venue à rejoindre la vie quotidienne dans ses aspects les plus triviaux au point de mettre à l’épreuve nos cultures modernes? N’est-ce pas au cœur de ce point de défaillance de savoir que se manifeste le tabou sectaire, et que se construit le malaise de nos cultures modernes face au croire?

Depuis 1984, Le CINR devenu CÉINR se porte à l’écoute du parcours des personnes dans des sectes, des thérapies alternatives et des nouvelles religions. Considérant que le sectaire relève d’abord du dire d’une personne sur son parcours, le CÉINR propose d’écouter chaque expérience de croyance en la considérant d’emblée comme un énoncé vrai, soutenu par un sujet parlant et désirant, qui se révèle à même le récit qu’il fait de son expérience. Cette attention constante nous a permis de découvrir que l’expérience de croyance vécue par des personnes n’est pas rien. Située à la croisée de la sexualité, de la pensée, du corps et du sens; la croyance implique le vain, l’inutile, l’insensé et la jouissance. En ce sens, le croire concerne directement l’espace du sujet parlant, et plus particulièrement la passion d’un sujet désirant. L’indicible sectaire ne concerne-t-il pas précisément cet espace passionnel où le besoin de croire, le savoir et le sacré se lient et se délient, dans une ronde infinie menée par un sujet parlant qui n’hésite pas à détourner le sens commun du langage pour parler d’une vérité singulière et unique?

Plaidoyer pour une écoute des personnes en cause dans le sectaire


Le travail du CÉINR, centré sur l’écoute des personnes ayant vécu une expérience de croyance extrême, le soutien aux intervenants ayant à travailler avec ces personnes, tout comme l’éducation, l’information et la recherche, nous permettent de mesurer l’ampleur du défi qui attend les intervenants qui ont à entendre, dans l’après-coup, le récit du feu ardent d’une passion d’y croire qui marque le seuil d’un savoir rationnel et rationalisant. En effet, où et comment laisser un espace ouvert dans nos pratiques pour entendre des personnes parler de leurs croyances, sans mettre à plat la complexité de leurs expériences? Comment faire en sorte que des personnes parlent de leurs parcours? Comment porter la possibilité de savoir jusqu’au besoin de croire?

Comme le démontre la recherche du CÉINR, la réception du dire des personnes qui racontent leur expérience sectaire, leurs parcours dans une nouvelle thérapie, leur quête d’idéal et de bonheur, ou l’extase ressentie à la suite d’une expérience de croyance, n’est pas neutre. Elle ne peut pas l’être. D’abord, parce qu’en liant horreur et religion, croire et délire, science et spiritualité, thérapie et divin, les nouveaux mouvements du croire font tomber des frontières en insistant avec force et fracas sur des questions urgentes et sans réponse : comment distinguer entre mystique et délire? Quelle est la part de croyance dans les sciences, ses méthodologies, ses approches? 

Ensuite, parce que le témoignage des gens sur leur expérience de croyance nous rappelle sans cesse qu’il arrive, face aux dires des personnes, que le sentiment de consternation soit tel, que les explications données, aussi scientifiques et cohérentes soient-elles, ne suffisent pas toujours. Par exemple, du point de vue de la recherche, la question soulevée par l’existence des anges, du diable ou de Dieu apparaît secondaire, voire insignifiante. Les perspectives de la société actuelle tendent à réduire l’articulation du rapport des personnes à une observation factuelle des pratiques, des rites, des dogmes, d’un langage servant une fonction individuelle, sociale ou culturelle. Mais pour des croyants, ces figures postulent une lisibilité de l’existentiel, et un être qui existe dans la variation de ces figures. Dès lors, écouter une personne parler de son parcours de croyance, c’est, pour un intervenant, choisir d’entendre, à même le récit qu’une personne fait, une expérience vraie, unique et singulière soutenue par une personne qui se révèle. Ce défi est de taille, et lLa position requise pour y faire face, inconfortable. Car, entendre et intervenir du lieu d’un trou de savoir que le savoir ne maîtrise pas, c’est prendre un risque : qui sait où l’écoute peut nous mener? Qui connaît l’ampleur des croyances qu’elle peut dévoiler?

Ce dossier sur les "victimes des sectes" n’est-il pas l’occasion de commencer à affronter le défi historique auquel nous sommes confrontés? Le sectaire nous convie, chacun dans nos pratiques respectives, à commencer à élaborer un nouveau savoir qui implique à la fois l’être de l’intervenant et celui de la personne qui a pris le risque, à un moment donné ou l’autre de son parcours, d’oser parler de son expérience singulière et unique. Saurons-nous saisir l’occasion et prendre le risque d’ouvrir un espace de parole et de liberté, pour que des personnes puissent parler de leur expérience de croyance sans craindre d’être jugées? Nous est-il possible de se rencontrer en dialogue pour transformer le matériel de recherche inestimable que constitue le dire des personnes, et de transformer l’écoute que nous en faisons en un savoir de type nouveau qui implique d’emblée l’être au monde de l’intervenant dans sa dimension singulière et créative?

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